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Gaspard Koenig : « Je suis effrayé par l’épidémie de pétainisme »


Selon le philosophe, la crise nous force à reconsidérer notre rapport au temps.

C’est, en quelque sorte, sa contribution au débat sur le

« monde d’après ». Dans un texte rédigé pour la

collection « Tracts » de Gallimard, Gaspard Koenig

identifie une urgence absolue : la nécessité d’un ralentissement

général, pour un meilleur accomplissement de

soi. « Ruse de la raison historique, le virus nous aura permis

de mettre des mots sur le malaise de notre civilisation », écrit-il,

en bon relecteur des Essais de – l’oisif – Montaigne. Comme

ce dernier, le jeune philosophe fera, en juin, le chemin de

Bordeaux à Rome. À cheval ! Entretien.


Le Point: La vitesse, la mobilité, le mouvement…

voici diverses représentations de la liberté. Or vous

nous proposez une autre vision: la sédentarisation,

la suspension du temps et l’accomplissement de soi.

Est-ce la crise sanitaire qui inaugure cette forme

ou est-ce le retour à une définition oubliée?


Gaspard Koenig: C’est même le retour à la conception

philosophique originelle de la liberté. Chez Aristote, est

libre « celui qui est à lui-même sa propre fin ». Les stoïciens ne

diront pas autre chose : la liberté passe par la maîtrise de soi.

Elle suppose l’autonomie intérieure, par rapport aux représentations

de l’esprit comme aux aléas du monde. Foucault

appelait cela le « souci de soi ». Belle expression qui désigne

l’inverse de l’égoïsme : apprendre à être soi-même nous offre

la possibilité d’aller vers l’autre. Les courants humanistes

puis existentialistes ont rompu avec cette tradition antique

en assimilant la liberté à la multiplication des possibles. Il

fallait pouvoir tout faire, tout penser, tout de suite. On a cru

être libre parce qu’on pouvait à tout moment changer de partenaire

sur Tinder, prendre un low cost pour Venise, commander

un nouveau gel douche sur Amazon, ou hurler des

âneries sur Twitter. Or cette crise, véritable « ruse de la raison

historique », nous force à reconsidérer notre rapport à

nous-mêmes, à nos besoins, au temps. Nous sommes littéralement

en prison, avec une heure de promenade par jour, et

pourtant je pense que beaucoup vivent ce moment comme

une libération. Ceux qui disent qu’il faudrait travailler plus,

« rattraper » le retard pris, n’ont vraiment rien compris.

Quid, dès lors, du progrès, qui signifie littéralement

«l’action vers l’avant»?

Mais précisément ! Pour progresser, il faut prendre le temps

de l’erreur. Le progrès, biologique comme social, est toujours

né de l’anomalie, de la divergence, de l’expérimentation hasardeuse.

Les meilleures idées se trouvent dans les interstices

de nos emplois du temps trop chargés, dans les moments

non planifiés, comme Fleming découvrant la pénicilline au

hasard d’un labo mal rangé. À l’inverse, l’optimisation, fléau

de notre siècle, conduit à l’entropie : nos existences sont

chaque jour plus rapides, plus confortables, plus efficaces,

mais au fond totalement répétitives.

Cette manière d’être, à la Montaigne, exige une vie

intérieure et une sensibilité capables de susciter des

émerveillements. N’est-ce pas aussi une éducation?

C’est surtout un désapprentissage. Nous sommes dressés à

poursuivre des buts et à réciter des idées reçues. Or ce qui

est intéressant, c’est le cheminement, pas la destination.

Montaigne explique bien pourquoi l’on s’ennuie sur une

route droite, mais pas dans un sentier qui serpente : parce

qu’on est obsédé par le point d’arrivée. Dans ses pages sur

l’éducation, Montaigne conseille ainsi d’envoyer les jeunes

dans les tavernes plutôt que dans les « écoles de la parlerie ».

Pour accumuler de l’expérience davantage que des diplômes.

Par ailleurs, les compétences de l’homme moderne ne devraient

pas effacer celles d’Homo sapiens mais les compléter.

Il faudrait introduire dans nos écoles une nouvelle matière,

celle de l’« autonomie vitale », où l’on enseignerait à reconnaître

les essences végétales, à aménager un abri, à faire la

cuisine et la couture… : de quoi survivre une semaine dans

la nature, comme les stoïciens, qui faisaient de temps à autre

de véritables cures de pauvreté volontaire. Voilà l’avenir de

l’Éducation nationale : coding et soupe d’orties !

N’avez-vous pas évolué sur ces questions, notamment

depuis votre «Voyage au coeur de l’intelligence

artificielle», qui semble vous avoir révélé certaines

limites de ce monde sans cesse en mouvement?

Comme Montaigne, je fonctionne en essayant, en m’essayant.

Mes voyages me transforment personnellement et intellectuellement.

En effet, mon enquête sur l’IA m’a conduit à

rompre avec une technophilie trop systématique. J’ai d’abord

découvert combien les artisans du nouveau monde étaient

incultes, infantiles et égomaniaques… J’ai compris que la

manipulation des comportements permise par la collection

des données et les techniques de nudge faisait peser une grave

menace sur les libertés individuelles. L’illusion du « choix »

masque de nouvelles formes de servitude. Montaigne se plaignait

de ces gens grossiers qui décachettent une lettre en

pleine conversation : imaginez ce qu’il aurait dit de notre addiction

aux smartphones ! Il ne s’agit pas de renier la technique,

mais de reprendre la main. De s’astreindre à ménager

de longues plages de temps sans connexion. Voilà pourquoi

je plaide pour une propriété privée des données personnelles.

Vous rappelez un moment fondateur du «nouveau

libéralisme», qui est le colloque Walter Lippmann.

«En 1938, le colloque avait enregistré la victoire des

utili taristes sur les partisans de l’ordre spontané comme

John Dewey», écrivez-vous. Est-ce la revanche de ce

grand philosophe libéral et pédagogue qu’est Dewey?

Le libéralisme fonctionne par crise, introspection, renouvellement

: Yuval Harari parle du « Phénix libéral ». C’est au sein

de cette famille d’idées, la seule à penser correctement la prééminence

de l’individu sur le groupe, que le débat doit se

tenir. Le colloque Lippmann avait réhabilité les institutions

étatiques sous la forme pernicieuse de l’expertise, influençant

largement la gouvernementalité de l’après-guerre (preuve

en passant que les idées mènent le monde !). Il faut aujourd’hui

un nouveau colloque Lippmann pour enterrer définitivement

le mythe de l’Homo oeconomicus rationnel et rejeter le

principe d’utilité comme unique guide des décideurs, politiques

comme économiques. À l’image de Dewey, je suis

convaincu que le processus de la décision (délibératif, vis-àvis

de soi comme avec les autres) importe davantage que son

résultat. Les notions d’autonomie personnelle et de diversité

des valeurs doivent donc devenir notre boussole. Elles peuvent

et doivent se décliner en politiques publiques.

Selon vous, d’aucuns prêtent à cette crise sanitaire une

signification idéologique. On pense aux décroissants

ou encore aux protectionnistes. Pour penser le monde

d’après, ne faut-il pas partir d’une représentation?

Les intellectuels se discréditent gravement en plaquant leurs

propres obsessions sur cette épidémie. C’est la faute à la mondialisation,

lit-on par exemple. Or s’il y a bien une constante

dans l’histoire biologique, ce sont les épidémies… Les virus

sont apparus avec les premières bactéries : ils préexistent de

plusieurs milliards d’années à nos idéologues. Du temps de

Montaigne frappait la peste : « Chacun renonçait au soin de la

vie. Les raisins demeurèrent suspendus aux vignes (…) » – comme

aujourd’hui où l’on ne trouve plus assez de bras pour les récoltes…

La maladie passera, la vie reprendra.

En revanche, la crise, comme toute crise, révèle les hommes

et fait tomber les masques, si je puis dire. Je suis effrayé par

l’épidémie de pétainisme : dans le monde d’après, il faudrait

rétablir les frontières, se replier sur soi, cesser de voyager.

Sous les atours bienveillants du « produire local », je retrouve

tous les composants du nationalisme classique, accompagnés

d’une forte dose d’étatisme. Il faut se méfier de tous ces

« nouveaux modèles », ces utopies en chambre qui veulent

s’imposer par la force et la peur. Ce populisme intellectuel

m’inquiète davantage que le virus. J’ai parfois l’impression

que nous nous dirigeons moins vers l’« après » que dans « le

monde d’hier » de Stefan Zweig… Ralentir, ce n’est pas refermer.

Rappelons-nous que la « vie d’avant » n’était pas si mal,

réapprenons le temps long, et réaffirmons notre attachement

aux libertés, à l’ouverture, au progrès et aux échanges – ainsi

qu’aux institutions censées les garantir.


Des élus locaux réclament l’instauration d’un revenu

universel pour permettre aux plus démunis de faire face

à la crise majeure que nous traversons et qui risque de

durer. Une idée que vous défendiez déjà…

Le revenu universel, une somme versée à tous les citoyens

sans aucune condition pour couvrir leurs besoins de base, est

à mes yeux une nécessité morale et politique, et ce depuis sa

première formulation par Thomas Paine en 1796 : il complète

les droits de l’homme en donnant à chacun les moyens de la

liberté. L’idée a repris de la vigueur ces dernières années, à la

faveur de l’émergence du travail indépendant. Des éléments

qui semblaient théoriques prennent soudain un sens concret :

l’automaticité, quand beaucoup sont exposés à une chute

brutale de leurs revenus et ne savent pas quelle aide quémander

; l’universalité, puisque nous nous trouvons tous dans la

même situation oisive, mais que seuls les salariés jouissent

du chômage partiel ; les besoins de base, que nous apprenons

à évaluer du fond de nos confinements respectifs. Le revenu

universel permet à chacun de faire le dos rond en cas de crise

personnelle ou collective, de se réfugier dans cette « arrière-boutique

» où Montaigne allait chercher la paix. Loin d’encourager

l’assistanat, il favorise la prise de risque en offrant un filet

de sécurité. L’Espagne, le Japon et même les États-Unis sont

en train de s’engager dans cette voie. Les modélisations effectuées

par le think tank que j’ai fondé, Génération libre,

montrent que le fort niveau de redistribution déjà existant

en France permettrait de mettre en place un revenu universel

sans augmenter l’impôt ni la dépense publique. Il suffit

de changer la tuyauterie socio-fiscale. Qu’attend-on exactement

? La révolution ? § PROPOS RECUEILLIS PAR SAÏD MAHRANE